La centrale nucléaire inachevée de Juraguá, près de Cienfuegos. Photo : David Grant / Wikimedia Commons, CC BY 2.0.
HISTOIRE CUBA · GUERRE FROIDE
Cuba a presque eu sa propre centrale nucléaire
À Juraguá, près de Cienfuegos, deux réacteurs soviétiques devaient transformer le système électrique cubain. Plus de 1,1 milliard de dollars avaient déjà été investis lorsque le chantier s’est arrêté.
À retenir
Ce projet n’était pas une simple idée sur papier. La construction avait réellement commencé, le premier bloc était très avancé sur le plan civil, une ville avait été bâtie pour les travailleurs et deux réacteurs VVER-440 étaient prévus. La chute de l’URSS et la crise économique cubaine ont finalement condamné le projet.
À quelques kilomètres de Cienfuegos se trouve l’un des vestiges les plus étonnants de l’histoire moderne de Cuba : une centrale nucléaire presque sortie de terre, mais qui n’a jamais produit un seul kilowattheure.
Son nom : la centrale électronucléaire de Juraguá. Imaginée avec l’Union soviétique au cœur de la guerre froide, elle devait donner à Cuba une nouvelle source d’électricité et réduire sa dépendance au pétrole importé. Des milliers de travailleurs ont participé au chantier, et une ville entière a été construite pour accueillir une partie du personnel et leurs familles.
Aujourd’hui, alors que les pannes d’électricité à Cuba sont redevenues un sujet central, l’histoire de Juraguá prend une dimension particulière. Cuba est réellement passée tout près d’entrer dans l’ère de l’électricité nucléaire.

Où se trouve la centrale nucléaire de Juraguá ?
Le site se trouve dans la province de Cienfuegos, sur la côte sud de Cuba, près de la baie de Cienfuegos et de la localité de Juraguá. La centrale devait être intégrée au Système électrique national cubain et fournir une quantité considérable d’énergie à l’île.
| Élément | Projet de Juraguá |
|---|---|
| Emplacement | Province de Cienfuegos, côte sud de Cuba |
| Réacteurs | 2 × VVER-440, modèle V-318 |
| Puissance prévue | Environ 440 MW par unité |
| Début du chantier | 1983 pour la première unité |
| Fin du projet | Suspendu en 1992, abandonné définitivement en 2000 |
Le projet est parfois présenté comme une simple idée soviétique abandonnée sur papier. C’est faux : la construction a réellement commencé et une partie importante des ouvrages civils a été réalisée.
La chronologie : du rêve nucléaire à l’abandon
Cuba et l’URSS concluent un accord pour construire deux unités nucléaires à Juraguá.
Début de la construction du premier réacteur.
Le chantier prend de l’ampleur; des infrastructures et la Ciudad Nuclear accompagnent le projet.
L’Union soviétique s’effondre et Cuba perd son principal soutien économique et technique.
Cuba suspend la construction faute de financement viable.
Cuba et la Russie abandonnent définitivement le projet.
Pourquoi Cuba voulait-elle autant cette centrale ?
Pour Cuba, le nucléaire représentait bien plus qu’un projet industriel. L’île dépendait fortement du pétrole importé et voulait diversifier sa production. La coopération avec Moscou devait aussi démontrer la capacité technique et scientifique du pays.
Produire une part importante de l’électricité sans brûler davantage de combustible importé.
Les deux unités prévues totalisaient environ 880 MW de puissance nominale.
Juraguá symbolisait la coopération technologique et économique entre Cuba et l’URSS.
Selon la World Nuclear Association, un seul réacteur aurait pu représenter plus de 15 % de la demande électrique cubaine de l’époque.

Non, Juraguá n’était pas « un autre Tchernobyl »
| Caractéristique | Juraguá | Tchernobyl 4 |
|---|---|---|
| Famille | VVER-440 V-318 | RBMK-1000 |
| Principe | Réacteur à eau pressurisée | Réacteur modéré au graphite |
| Confinement | Structure de confinement prévue | Pas de confinement comparable autour du réacteur accidenté |
Le modèle cubain V-318 était dérivé du V-213 et incorporait notamment une enceinte de confinement en béton avec revêtement métallique. La Federation of American Scientists le décrit comme une conception plus évoluée que les premiers VVER soviétiques.
Cela ne signifie pas que le projet ne suscitait aucune inquiétude. Des analyses américaines ont questionné certains aspects de la conception, de la qualité de construction, de la formation du personnel et des informations disponibles sur le risque. Ces préoccupations doivent toutefois être distinguées de l’affirmation simpliste selon laquelle Juraguá aurait été identique à Tchernobyl.
Ciudad Nuclear : une ville construite autour du projet
L’histoire de Juraguá ne se limite pas au bâtiment du réacteur. À proximité, Cuba a créé la Ciudad Nuclear, littéralement la « ville nucléaire ».
La ville devait incarner le futur scientifique et industriel de Cuba. Lorsque le chantier s’est arrêté, une partie du développement est restée inachevée. Ciudad Nuclear n’a toutefois pas complètement disparu : des habitants y vivent encore.
1991–1992 : la chute de l’URSS fait basculer le projet
La disparition de l’Union soviétique change brutalement la situation. Cuba perd son principal partenaire économique, son fournisseur de matériel et une grande partie du financement nécessaire à la poursuite du chantier.
Le pays entre dans la Période spéciale, marquée par de graves pénuries et une crise économique profonde. Terminer une centrale nucléaire devient financièrement presque impossible.
À ce moment-là, le premier bloc était très avancé sur le plan des travaux civils, mais l’installation nucléaire elle-même était loin d’être prête à produire de l’électricité. Le deuxième réacteur était beaucoup moins avancé.
Pourquoi Cuba n’a-t-elle pas terminé la centrale plus tard ?
Pendant les années 1990, Cuba et la Russie ont exploré plusieurs scénarios pour reprendre le projet. Il fallait toutefois trouver plusieurs centaines de millions de dollars supplémentaires, moderniser certains systèmes et convaincre des partenaires étrangers de participer.
Des entreprises européennes ont été évoquées pour certains équipements de contrôle et de sûreté, mais aucun montage financier durable n’a permis de relancer réellement le chantier.
En 2000, Cuba et la Russie abandonnent finalement le projet. Le rêve nucléaire de Juraguá est officiellement terminé.
Que reste-t-il de Juraguá aujourd’hui ?
Le gigantesque bâtiment de béton existe toujours près de Cienfuegos. Sa coupole inachevée et ses structures industrielles donnent au site une apparence presque irréelle : celle d’une infrastructure conçue pour fonctionner pendant des décennies, figée au milieu de sa construction.

Le complexe est devenu un symbole très particulier de l’histoire cubaine : vestige de l’alliance avec l’URSS, témoin de la crise des années 1990 et rappel des ambitions énergétiques considérables que l’île nourrissait à l’époque.
Aurait-elle empêché la crise électrique actuelle ?
La question est tentante, surtout lorsqu’on regarde la crise énergétique actuelle à Cuba. Mais il serait trop simple de répondre oui.
Une importante capacité de production et une moindre dépendance à certaines centrales thermiques au pétrole.
Le besoin de combustible nucléaire, de maintenance, de pièces, de modernisation, de personnel qualifié et d’un réseau électrique stable.
Si Juraguá avait été terminée, ses installations auraient aujourd’hui près de quarante ans. Elles auraient elles-mêmes nécessité des investissements lourds et probablement plusieurs modernisations.
On ne peut donc pas affirmer que Juraguá aurait empêché les apagones actuels. En revanche, le projet montre une chose très clairement : la dépendance énergétique de Cuba et la recherche d’alternatives au pétrole ne sont pas des problèmes nouveaux.
Une centrale fantôme, mais une histoire bien réelle
Juraguá est l’un de ces endroits où l’histoire mondiale et l’histoire cubaine se rencontrent de manière spectaculaire : guerre froide, puissance soviétique, ambitions technologiques cubaines, effondrement de l’URSS et crise économique.
Des bâtiments ont été construits. Des ingénieurs ont été formés. Une ville a été créée. Plus d’un milliard de dollars ont été engagés. Et pourtant, aucun des deux réacteurs n’a jamais produit d’électricité.
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Repères rapides
- 1976 : accord Cuba–URSS pour la centrale.
- 1983 : début de construction du premier réacteur.
- Deux unités prévues : VVER-440 V-318, environ 440 MW chacune.
- 1992 : suspension du chantier.
- 2000 : abandon définitif du projet.
- Aujourd’hui : les bâtiments inachevés et Ciudad Nuclear subsistent près de Cienfuegos.
Sources et crédits
- World Nuclear Association — Emerging Nuclear Energy Countries
- American Nuclear Society — Cuban Agreement Awakens Memories of Juragua
- Federation of American Scientists — The Reactors at Juragua
- U.S. Government Accountability Office — Nuclear Safety: Concerns About the Nuclear Power Reactors in Cuba
- Photographies : Wikimedia Commons, licences et crédits indiqués sous chaque image.
Les estimations de coût, de capacité et d’avancement peuvent varier légèrement selon les sources historiques.
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